Nathalie Pubellier
Agrégé et doctorant en philosophie (ENS-Ulm, PSL – Science, Art, Création, Recherche)
Terrain d’étude au département danse du CNSMDP, où il a suivi la création de Madeleine et Henri.
(cf. Les Cahiers de l’Étoile n°18, « L’utilisation de la mémoire sensorielle comme outil de composition chorégraphique »)
Arriver dans une pièce plein de décision,
et une fois là, ne plus savoir ce qu’on est venu y faire.
Repartir en sens inverse,
refaire le chemin,
redire les mêmes mots,
refaire les mêmes mouvements :
faire sa petite danse incantatoire pour que la mémoire revienne.
Imaginez que, pour vous souvenir de votre déjeuner,
de votre premier baiser
ou du rire de votre meilleur ami,
vous deviez, dans le métro ou au café,
faire tous ces petits mouvements
qui permettent de faire revenir ce qui reste « sur le bout de la langue »
Hé bien Madeleine — les Madeleines —
ont leurs souvenirs « sur le bout du corps ».
Alors elles essayent :
tête en bas, à reculons, en saut, en gestes, en paroles —
tout ce qui pourrait faire revenir ce souvenir oublié ou enfoui,
et qu’elles veulent revivre avec entêtement.
Peut-être même qu’elles en veulent trop.
Car même lorsqu’elles « l’ont »,
elles passent à côté.
Elles s’emballent dans leur effort de mémoire.
Parce qu’elles ne veulent pas de demi-souvenirs.
Se rappeler seulement en images ne leur suffit pas.
Il faut creuser jusqu’au bout,
jusqu’à pouvoir tout rejouer.
Alors elles dansent,
cherchant, dans tous les lieux — réels ou imaginaires —
la posture qui fera revenir ce monde disparu.
Henri aussi cherche à se souvenir.
Mais pour lui, c’est encore plus difficile.
Les mouvements restent comme bloqués dans sa gorge.
Il flotte dans un océan imaginaire dense.
À peine s’il se lie à la musique.
Par moments, on pourrait croire qu’il fait des ponts avec le monde —
mais sa sensibilité reste à fleur de muscles,
son regard au ras du corps.
Chez lui, le désir de retrouver ses gestes est si fort
que l’espace extérieur devient presque accidentel.
Il traîne une chaise,
mais c’est comme si la chaise le traînait en arrière.
Il la tient sans la tenir,
comme le sol le soutient sans qu’il y prête attention.
Madeleine et Henri sont des danses du pré-mouvement.
Non pas des gestes,
mais tout ce qui, dans le geste, le prépare, l’anticipe, le travaille.
Le mouvement, avec tout ce qu’il charrie de pré-visions —
c’est-à-dire d’histoires, d’images,
de directions, de rythmes, de rêves.
Lever le bras, dans leur monde étrange,
peut se réduire à un déplacement infime de l’omoplate.
Et pourtant, cela suffit pour sentir toute la force du souvenir qui les traverse.
Leur danse parcourt des distances métaphoriques.
Leurs mouvements ont une saveur
avant même de se déployer dans l’espace.
Ce sont ces mouvements d’avant le geste —
saveurs et souvenirs mêlés — que Nathalie Pubellier nous donne à voir.
Romain Bigé